Termes monétaires d’Ancien Régime

Voici un très intéressant document publié vers 1791 par l’Imprimerie Nationale, à l’occasion des nombreuses discussions qui ont agité l’Assemblée Nationale sur les nouvelles monnaies. Destiné aux députés, il permet aujourd’hui d’avoir des définitions claires de termes monétaires anciens.

NOTIONS SUCCINTES POUR L’INTELLIGENCE DES DISCUSSIONS MONÉTAIRES

Monnaie

C’est une portion de métal à laquelle le législateur donne une forme, un poids, une empreinte & une dénomination.

Poids

Le poids usité pour la monnaie est le marc contenant 4,608 parties égales appelées grains ; il se subdivise en 8 parties appelées onces ; l’once en 8 parties appelées gros ; & le gros en 72 parties qui sont des grains.

Valeur intrinsèque

C’est la quantité en poids de matière d’or pur ou d’argent pur, qui domine dans la portion de métal appelée monnaie. Elle est certifiée par l’empreinte publique, & l’alliage n’est compté pour aucune valeur à cause des frais qu’exigerait la séparation.

Titre

C’est l’expression abrégée & conventionnelle dont on se sert pour énoncer en peu de mots, & en peu de chiffres, la valeur intrinsèque d’une pièce de monnaie, ou d’un marc monnayé.

On a partagé en 24 degrés égaux appelés karats, la pureté dont l’or est susceptible : un marc d’or à 24 karats, ou 4,608 grains pesans d’or pur, sont une seule & même chose. Ce qui manque aux 24 degrés de la plus grande pureté de l’or, s’appelle alliage.

D’un karat à l’autre, la différence se partage en 32 parties égales, appelée trente-deuxièmes ; ainsi l’or à 23 karats 16/32èmes tient d’alliage un vingt-quatrième, plus un demi-vingt-quatrième.

On a partagé en 12 degrés égaux, la pureté dont l’argent est susceptible : ils s’appellent deniers de fin.

Ce qui manque aux 12 degrés de la plus grande pureté de l’argent, s’appelle alliage. Ainsi l’argent à 11 d. de fin, contient un douzième d’alliage.

D’un denier de fin à l’autre, la différence d’alliage se partage en 24 parties égales, appelés grains de fin.

Ainsi l’argent à 10 d. 21 g. de fin, contient un douzième d’alliage, plus trois vingt-quatrièmes de deniers de fin.

Toutes ces expressions conventionnelles, ne sont autre chose que des abréviations de l’énoncé du poids effectif de la matière pure, qui constitue le véritable intrinsèque d’une pièce de monnaie.

Car un marc à 24 karats est la même chose que 4,608 grains pesans d’or pur.

Chaque karat exprime un poids effectif de 192 grains pesans d’or pur.

Chaque trente-deuxième exprime un poids effectif de six grains pesans d’or pur.

Un marc à 12 deniers de fin signifie 4,608 g. pesans d’argent fin.

Un denier de fin sur le marc, exprime 384 g. pesans d’argent fin.

Un grain de fin signifie 16 grains pesans d’argent fin.

De tout cela résulte que l’expression claire en monnaie, est de faire usage du nombre des grains pesans de matière fine contenus soit au marc, soit dans la pièce principale et ses divisions.

Mais pour former des comptes en grand, la multiplicité des chiffres a paru embarassante ; & les anciens font convenus de termes d’abréviations : voilà tout le mystère.

Remèdes

C’est une latitude accordée soit à l’imperfection de l’art, soit au risque de l’artiste ; telle qu’entre les extrémités de cette latitude, l’artiste intelligent & de bonne foi, se trouve garanti de la sévérité de la loi, lorsque son travail est jugé.

Le remède appliqué au titre, s’appelle remède de loi.

Le remède appliqué au poids, s’appelle remède de poids.

L’excès en moins sur le remède de loi, s’appelle écharseté, porté au delà de certaine mesure fausse monnaie.

L’excès en plus sur le remède de poids, s’appelle faiblage.

L’excès en plus sur le remède de loi, s’appelle forçage.

L’excès en moins sur le remède de poids, s’appelle largesse.

Ces deux excès sont tombés en désuétude depuis des siècles.

Valeur numéraire

C’est le terme conventionnel employé dans chaque pays, pour exprimer la mesure de l’échange entre les denrées & la monnaie. Si l’on affaiblit la monnaie, la mesure de l’échange hausse en dénomination ; également si la denrée devenait plus rare.

Seigneuriage

C’est un impôt qui se prélève en France sur le monnayage ; il est perçu en partie sur le titre, en partie sur le poids, en partie sur la valeur numéraire.

Dans l’intérieur c’est une déduction faite sur la richesse réelle du peuple.

Au dehors, c’est un impôt sur le commerce & sur ses retours.

Sous Charles VII, les états accordèrent au roi la taille annuelle, à condition que le royaume ne serait plus tourmenté par cet impôt arbitraire, dès-lors souvent excessif & convulsif.

Louis et Ecus : titre en marcs et poids en deniers

Traite

C’est le prélèvement sur la monnaie, tant des frais de fabrication que du seigneuriage ; ce prélèvement est à la charge du porteur des matières.

Proportion de l’or à l’argent, denrées ; autrement hors d’œuvre

C’est en chaque pays le rapport d’échange entre un marc d’or fin, & le nombre de marcs d’argent fin, qui en sont reconnus l’équivalent.

Le besoin combiné & avec l’abondance, graduent ce rapport d’une manière variable dans le commerce.

Idem en monnaie

Ce rapport est déterminé par la quantité de marcs numéraires d’argent monnayé, qui sont déclarés devoir s’échanger avec un marc d’or monnayé.

Si l’état ne prend point de traite sur sa monnaie, il n’y a aucune différence entre le rapport intrinsèque.

Si l’état prend une traite sur la monnaie, comme les valeurs numéraires sont purement idéales, il faut considérer ce rapport intrinsèquement, c’est-à-dire, en grains pesans de matières pures : car l’étranger ne calcule jamais autrement ; & dans l’intérieur même la richesse idéale n’en est une que par son identité parfaite avec la réelle.

Si l’état prend sa traite inégalement, c’est-à-dire, si elle charge plus un métal que l’autre ; alors on est obligé de considérer le rapport de chacun des deux métaux hors-d’œuvre, avec chacun des deux métaux monnayés. Cette complication de rapports jette des perplexités, & sur-tout une obscurité dangereuse, dans les discussions monétaires : & l’intérêt privé s’en prévaut pour tromper ceux qui craignent d’aborder les grands calculs.

Proportion haute

C’est celle qui exige plus d’argent en échange de l’or ; l’effet est d’estimer l’or plus que l’argent, & de l’attirer par préférence. L’excès fait sortir l’argent préférablement à l’or dans les paiemens à l’étranger.

Proportion basse

C’est celle qui exige moins d’argent en échange d’or ; l’effet est d’estimer l’argent plus que l’or, qui se thésaurise plus facilement & de l’attirer par préférence. L’excès fait que l’or n’est pas assez abondant pour les besoins du commerce.

Proportion moyenne

C’est celle qui se tient au milieu entre les extrêmes des pays avec lesquels on commerce. Son effet est de ne donner aucun avantage décidé aux spéculations des marchands d’or & d’argent.

Proportion des monnaies

C’est la correspondance précise & exacte qui doit exister, de la quantité de matière fine contenue dans la pièce principale, avec celle que contiennent ses divisions. Sans quoi l’une serait enlevée, & l’autre contrefaite.

Louis XV demi-écu "Vertugadin" 1716

Louis XV demi-écu "vertugadin 1716"

Affaiblissement ou empirance de monnaie

C’est l’altération du titre sans baisser la valeur numéraire, ou bien la hausse de la valeur numéraire sans hausser le titre.

Les deux moyens produisent les mêmes désordres, I° en changeant les conditions des anciens engagemens, ce qui trouble le commerce & la confiance tant au-dedans qu’au-dehors ; 2° en faisant perdre au commerce de l’état sur tout ce qui lui est dû par l’étranger, le montant de l’affaiblissement. Car l’étranger paiera ce qu’il doit avec la monnaie faible, & continuera pour ce qui lui est dû d’exiger la même quantité de matière fine ; 3°en invitant par le bénéfice l’étranger à contrefaire la monnaie ; 4° en faisant renchérir le prix de denrées ; car le peuple qu’on a voulu tromper sur la richesse réelle, remet bientôt les denrées à leur niveau avec la quantité de matière fine qu’il avait coutume de recevoir ; 5° en diminuant les moyens du trésor public, qui reçoit moins de matières fines, quoique les denrées aient haussé pour reprendre leur niveau ; 6° en mettant les classes salariées aux prises avec ceux qui distribuent les salaires : ceux-ci veulent payer les salaires tels qu’ils étaient avec la monnaie faible ; & les salariés qui voient hausser les denrées, exigent avec raison un salaire plus fort : dans ce combat le pauvre souffre long-tems, avant d’obtenir justice.

Change étranger

Il consiste à se procurer dans un état voisin, une quantité d’or fin ou d’argent fin en monnaie de ce pays, équivalente à celle qu’on livre au banquier en monnaie courante pour avoir de lui un mandat, sauf son droit de commission.

Pair du change

C’est entre deux états, la dénomination précise de ce qu’il faut de la monnaie de compte tant de l’un que de l’autre, pour acquitter ce qu’elles contiennent d’or fin, ou d’argent fin.

Cours du change

C’est la différence qu’il faut que l’un des deux états donne à l’autre en plus ou en moins de matières fines, pour avoir chez lui la quantité indiquée par le pair.

Commerce du change

C’est la spéculation que forme un commerçant sur les variations & inégalités du change, entre les divers pays qui trafiquent ensemble ; pour se rendre suivant les circonstances, par son crédit tantôt débiteur, tantôt créancier des uns & des autres ; dans l’objet de s’assurer par l’issue de ses combinaisons un profit final aux dépens du pays qui doit au sien, plus que le sien ne lui doit. Ce commerce peut attirer quelques bénéfices pécuniaires ; mais ne contribue point au travail & à la substance des pauvres de l’état ; & comme l’argent est cosmopolite, ce négoce est le dernier dans l’ordre de l’avantage social.

Origine du change

Le change doit son origine au commerce respectif entre deux nations, dont les individus se vendent & s’achètent respectivement des denrées. Il n’y a pas de change entre des peuples qui ne trafiquent pas ensemble.

Essence du change

Elle consiste entre deux pays, dans la balance des créances respectives. Si la somme due est inégale, l’excédent doit être soldé en argent le plus promptement possible, sans quoi la baisse du change portera sur la totalité des créances de celui qui doit le solde. Ainsi il peut arriver qu’un état créancier en général, ne laisse pas en certaines circonstances de faire du profit, en envoyant des matières dans le pays même qui doit finalement se trouver son débiteur. Car il maintient son avantage dans le cours du change, & ses matières lui reviendront nécessairement en plus grande quantité par la prospérité du commerce général.