Découvrir : l’origine du sou

De nos jours, plus personne ne compte en sous. Cependant, dans les années 1930 et 40 encore, les gens utilisaient communément cette unité pour désigner soit leurs centimes (les « sous troués ») soit la pièce de 5 F (« une pièce de cent sous »).

Et aujourd’hui, le sou reste toujours présent dans de nombreuses expressions populaires : « être sans le sou », « propre comme un sou neuf », « un sou, c’est un sou »…

L’extraordinaire est que ce sou encore vivace dans nos mémoires a traversé des centaines d’années et est passé par tous les métaux monnayés, nobles : or puis argent, ou communs : billon, cuivre, nickel, et autres. Il est né à l’époque romaine d’une grave crise monétaire et a, en France, terminé sa carrière avec une autre crise, la guerre de 1940.

Origine romaine : le sou d’or

Solidus d'Honorius

Solidus d'Honorius

La fin du 2ème siècle et le début du 3ème est une période extrêmement troublée pour l’empire romain. Les nombreuses crises politiques, les révoltes militaires et les usurpations ont eu de graves conséquences sur l’économie, et la monnaie s’est considérablement dévaluée. Une première tentative de rétablissement sous Dioclétien (284-305) n’a eu qu’un effet éphémère, car la situation politique s’est rapidement dégradée après sa mort.

La vraie stabilisation du pouvoir intervient avec Constantin Ier (306-337) qui, tout en fondant une nouvelle dynastie, crée une nouvelle capitale (Constantinople) et réforme la monnaie. Ainsi, il instaure en 310 après JC un nouveau système qui a pour référence principale une pièce d’or fin pesant 1/72ème de livre romaine, soit 4,51 g.

Pour que la volonté d’un retour à une bonne monnaie soit clairement affichée « urbi et orbi », il est décidé de qualifier cette nouvelle monnaie de solide. Son nom officiel est « solidus aureus », mais le public retiendra essentiellement  « solidus » et plus tard le mot se contractera en français en « sol » ou sou. Au fil du temps, la fabrication du solidus est parfois complétée par des divisions : demi-sou (semissis) ou tiers de sou (tremissis ou triens).

Le solidus – et ses divisions – poursuit sa carrière dans l’empire byzantin, mais aussi dans les royaumes « barbares » établis après la chute l’empire romain d’occident. En effet, les rois Burgondes, Ostrogoths ou Wisigoths maintiennent une monnaie de qualité et reproduisent même fidèlement les types frappés par les empereurs de Byzance, tout en ajoutant parfois leur monogramme.

Pendant le Haut Moyen-Age

Dans le royaume des Francs, aux 5ème et 6ème siècle, la monnaie d’or est également émise localement aux types byzantins. Toutefois, si la teneur en métal précieux reste élevée dans un premier temps, le poids du sou est réduit puisqu’il en est frappé 84 dans une livre d’or. Et, bien entendu, le tiers de sous, de loin la monnaie la plus courante à cette époque, est réduit en proportion.

Mais au delà de cette évolution pondérale deux autres évènements majeurs sont à retenir. Le premier est la multiplicité des « institutions » émettant la monnaie, le deuxième est la dégradation de la monnaie d’or puis sa disparition pure et simple dans les échanges économiques.

Le pouvoir royal devenant de plus en plus faible, la création de la monnaie lui échappe de plus en plus. C’est ainsi qu’apparaissent des émissions au nom d’abbayes ou de simples particuliers fortunés (les « monétaires »). En fait, toute personne possédant de l’or s’arroge le droit d’émettre de la monnaie.

Cependant petit à petit, l’existence d’une monnaie d’or, fut-ce seulement un tiers de sou, devient de moins en moins nécessaire. Pour les échanges courants c’est une valeur trop importante. Quant aux échanges internationaux, ils sont devenus quasiment inexistants. C’est ainsi que l’on voit réapparaître le troc : les transactions de valeur moyenne se règlent en céréales ou en bétail, les transactions importantes (achats de domaines…)  en lingots ou en vaisselle précieuse. Tant et si bien qu’à la fin de la période mérovingienne, le sou n’a plus de réalité, il est devenu une monnaie de compte.

Gros de Saint-Louis

Avec l’avènement des Carolingiens renaît un pouvoir central fort, élément favorable à une bonne monnaie. C’est effectivement bien le cas, sauf que le système mis en place dans tout l’empire s’appuie sur le monnayage quasi exclusif de l’argent. La monnaie ainsi créée est le denier.

A cette occasion, on laisse de côté l’ancienne règle d’un sou d’or pour 40 deniers d’argent qui avait prévalu jusqu’au début du 7ème siècle et qui correspondait à la parité réelle entre les deux espèces. Il est institué un système de compte nouveau : 1 livre = 20 sous et 1 sou = 12 deniers. Cette réforme est capitale pour la suite de notre histoire monétaire puisque ce système instauré au cours du 8ème siècle perdurera jusqu’à la Révolution, c’est à dire jusqu’à l’apparition du Franc.

En réalité, a part quelques exceptionnelles monnaies d’or, il n’est frappé que des deniers ou des oboles (demi-deniers). Ainsi, quand on avait dans sa bourse 20 deniers, on pouvait dire qu’on possédait 1 sou, ou 1 livre si l’on détenait 240 deniers dans son coffre. Cependant, le sou ou la livre n’étaient pas représentés dans la circulation courante, ce sont des monnaies de compte.

Sous les premiers capétiens, oboles et deniers restent les seules espèces émises car l’économie est très autarcique et le métal rare. Mais les choses se complexifient : à la livre de Paris, ville centrale du domaine royal, s’ajoute la livre de Tours, lorsque Philippe Auguste annexe cette région au royaume. Ainsi, à côté de deniers « parisis » le roi fait frapper des deniers « tournois », avec une correspondance de 5 tournois pour 4 parisis.

Le  sou d’argent : grandeur et décadence

Le système monétaire s’enrichit grâce aux Croisades qui mettent en contact les francs avec des régions au numéraire abondant, notamment l’empire Byzantin et l’Egypte fatimide puis ayyoubide.  La réforme de Saint-Louis, dans le courant des années 1260, réintroduit en France l’usage de l’or. Elle instaure aussi une grosse monnaie d’argent ou « gros » valant 12 deniers tournois : le sou redevient une monnaie réelle. Cela est de courte durée car les difficultés financières de Philippe IV le Bel aboutissent à fixer au gros une valeur bien supérieure à son cours initial ; le sou retourne à son statut de monnaie de compte.

Assignat de 50 sols

Assignat de 50 sols

Il faut attendre le règne de Charles VIII pour revoir des pièces ayant cours pour 12 deniers tournois. Ce sont des monnaies d’assez bon argent et de bel aspect d’où leur nom de “blancs” par opposition aux petites monnaies de billon, qualifiées de “noires”. La Renaissance conservera l’habitude de frapper des sous, en abaissant toutefois leur poids. Ils portent alors le nom de “douzains”, terme explicite quant à leur cours. Charles IX innove en créant, à côté de ces douzains, un sol parisis (valant 15 deniers tournois) en 1564 et un double sol en 1568. A nouveau monnaie de compte et monnaie réelle se rejoignent, jusqu’au début du règne de Louis XIV. A cette époque, le sou n’est plus que l’ombre de lui-même : c’est une monnaie d’appoint en très mauvais alliage. La belle monnaie d’argent est représentée par l’écu et ses divisions. La dépréciation du sol est consacrée sous Louis XV qui en fait, à partir de 1719, une monnaie de cuivre. Et le dernier avatar du sou – en tant que tel – arrive avec la Révolution : il devient une monnaie de papier…

Le sou disparait dans les faits avec la création du Franc Germinal en 1803. Mais, le public conservera pendant plus d’un siècle et demi l’habitude de compter en sous : l’écu de 5 Francs, c’est une pièce de cent sous, 2 F = 40 sous, 1 F = 20 sous, 50 centimes = 10 sous, 10 centimes = 2 sous et 5 centimes = un sou (ou plus argotiquement « un rond »). Et c’est sous cette dénomination de 5 centimes que le sou entame sa chute finale : de cuivre jusqu’à la guerre de 1914, il passe dans les années 1920 et 1930 du cupro-nickel au maillechort avant d’être démonétisé en janvier 1941. Telle est la triste de fin d’une aventure qui a duré plus 1600 ans !

Un "rond" du Second Empire

Un "rond" du second empire

Gerard